Roland Barthes, dès la première ligne de "La Chambre Claire", se disait "saisi à l'égard de la Photographie d'un désir « ontologique » : [ il voulait ] à tout prix savoir ce qu'elle était « en soi », par quel trait essentiel elle se distinguait de la communauté des images. "

 

Après avoir longuement épilogué sur "l'étonnement du Ça a été", formule authentiquement métaphysique, il admet que "C'est ce genre de questions que [lui] pose la Photographie : questions qui relèvent d'une métaphysique « bête », ou simple (ce sont les réponses qui sont compliquées) : probablement la vraie métaphysique."

 

 Barthes parle entre autre d'Une sorte de lien ombilical qui relie le corps de la chose photographiée à mon regard.

C'est ce "lien ombilical" qui depuis longtemps, mais particulièrement depuis 2014, occupe ma réflexion.

 

 Qu'est-ce que la photographie ? Que dit la critique moderne de la photographie ?

 

En règle générale, les réponses sont vagues : "bombardement de photons", "découpe de réel", "empreinte photonique"...

Seul, Jean Claude Lemagny dans L’Ombre et le Temps, ose avec courage affirmer que je ne devrais voir sur une photo  « qu'un ensemble de clairs et de sombres, ou de couleurs, car cela seul y est vraiment. Et c'est à ce niveau que doit s'exercer ma pensée critique", et que "les photographies ne transmettent aucun sens".

 

Henri Van Lier affirmait que toute photographie est un objet philosophique. Ilze Gabriela Petroni, à juste titre, parle de "trampa ontológica", de "piège ontologique", et ce piège peut tourner à la folie, comme l'exprime Barthes toujours dans la Chambre Claire : 

Folle ou sage ? La Photographie peut être l'un ou l'autre : sage si son réalisme reste relatif, tempéré par des habitudes esthétiques ou empiriques (feuilleter une revue chez le coiffeur, le dentiste) ; folle, si ce réalisme est absolu, et, si l'on peut dire, originel, faisant revenir à la conscience amoureuse et effrayée la lettre même du Temps : mouvement proprement révulsif, qui retourne le cours de la chose, et que j'appellerai pour finir l'extase photographique.

 

Si, pour reprendre une formule de Barthes, la Photographie est "subversive", c'est qu'elle pousse notre pensée critique dans ses retranchements.

 

Un dominicain, le père Sertillanges, dans "l'être et la connaissance", pose le problème en termes clairs :

 

"... le matérialisme (...) est un objectivisme, c'est-à-dire un sentiment exclusif de l'objet, et l'idéalisme, pris du même point de vue, est un subjectivisme, c'est-à-dire une absorption de l'analyse dans le sujet. Le subjectiviste dit : Tout est moi, puisque c'est moi qui pense et que je n'ai d'objet qu'au dedans, et il oublie la chose pensée ou la résorbe en lui-même. Et le matérialiste dit : Tout est chose, puisque je pense la chose et ne trouve en moi que de la chose, et il oublie le sujet comme sujet, le construisant avec du dehors.

Toute l'histoire de la philosophie pourrait s'interpréter comme une oscillation entre ces deux tendances."

 

L'histoire de la critique photographique subit la même oscillation. On peut dire que cette pensée, prise dans d'infinies contradictions, tourne autour de l'être comme on tourne autour du pot. Car il n'y a pas plus métaphysique que l'acte photographique. Au point que Lemagny, dans Silence de la Photographie, répète à cinq reprises, de manière quasi obsessionnelle, que "Toute photo est un objet métaphysique".

 

Or les deux thèses, idéaliste et matérialiste, sont incapables de rendre raison de la photographie et de donner la moindre explication à ce "lien ombilical" qui relie la chose à mon regard.

Aristote et Saint Thomas d'Aquin sont les seuls à pouvoir nous éclairer grâce à la théorie des espèces intentionnelles. 

Moquée par Descartes, sujet d'éternelles controverses chez les thomistes eux-mêmes, cette théorie est au coeur de ce travail de recherche, exprimée par un chapitre du petit livre écrit avec Dominique Roux dans LA PHOTOGRAPHIE (collection les Essentiels aux éditions Milan) :

 

LA PHOTOGRAPHIE EST LE ROYAUME DE L'INTENTIONALITÉ             

 

 

Il reste que malgré sa cohérence, l'épistémologie aristotélo-thomiste, aux dires de certains philosophes scolastiques garde de nombreuses zones d'ombres.

 

Laissons parler les grands commentateurs de Saint Thomas d'Aquin :

 

Et en premier lieu, un autre dominicain, le frère Réginald Garrigou-Lagrange  : 

 

« ... il reste très difficile d'expliquer comment une chose matérielle peut imprimer dans l'œil vivant sa similitude représentative, qui est en quelque sorte spirituelle (...) Il y a là un mystère d'ordre naturel, que ne remarque pas le sens commun, mais qui arrête l'attention de tout esprit philosophique : comment une chose toute matérielle peut-elle imprimer une similitude représentative en quelque sorte spirituelle dans nos sens, même sous l'influx de la lumière, entendu selon le principe de la subordination des causes. Comme le dit un personnage de Shakespeare, « il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toute notre philosophie », il y a les mystères de la nature, au-dessous de ceux de la grâce ; mystères splendides, qu'il ne faut pas nier, en supprimant un des extrêmes qui les constituent : matière et principe immatériel ; mystères qu'il ne faut pas atténuer non plus, ce serait diminuer la beauté de ce clair-obscur peint par Dieu lui-même. Nier le clair à cause de l'obscur, comme le font en sens inverse le matérialisme et l'idéalisme, ce serait briser avec le sens commun, et ce serait mettre à la place du mystère l'absurde. (...) Ce qui est clair, en effet, c'est le fait de l'influence sur nos sens des corps que nous voyons et touchons (nous ne pouvons douter de l'existence de la terre qui nous porte, de celle des personnes avec lesquelles nous parlons) ; ce qui est obscur c'est le mode intime de l'influence des corps extérieurs sur nos sens. »

 

Et quelques autres :.
 

« la transition de l'idée à l'objet de l'idée. C'est là,  « le problème le plus transcendantal, le plus difficile, le plus obscur de la philosophie » (Balmès)

 

« même pour nous, hommes du XX" siècle, l'influence des choses sur les facultés de connaissance reste mystérieuse. » (Pisters)

 

« Est-ce vraiment résoudre le problème que d'invoquer ce singulier médium quo, dont on ne nous dit pas comment il peut représenter un objet matériel bien qu'il ne soit aucunement perceptible en lui-même, ni comment il se forme dans le milieu, ni comment il le traverse pour passer de l'objet à l'organe, ni comment il y pénètre ? S. Thomas n'a laissé que des réponses fragmentaires et éparses à toutes ces questions. » (Gilson)

 

Alors, mystère ou problème ?

Je vous invite à pénétrer cet univers étrange, à la frontière entre la matière et l'esprit ...

 

(à suivre...)

NADAR A TOUT COMPRIS ...

"Monsieur, c'est pour le portrait de mon mari qui est mort il y a deux ans à Buenos-Ayres : je voulais le faire peindre de mémoire, mais on m'a dit que la photographie faisait bien plus ressemblant que la peinture..." dit cette bourgeoise parisienne.


Tout est dit et Nadar l’a bien compris : un certain esprit bourgeois ne peut simplement pas concevoir que la photographie a quelque chose à voir avec la réalité, car cet esprit bourgeois* baigne avec délectation dans un océan d’immanence.

* selon Jacques Maritain Descartes caractérise l'esprit bourgeois français

cf. Le Songe de Descartes, Oeuvres Complètes, vol. V, pp. 216 sq.