LA NORIA n° 5 - deuxième trimestre 1997

"MISE AU POINT"

 

 

 

    Bernard Verdier me demandait récemment comment je définirais en deux mots la photographie plasticienne.

Habitué, grâce au petit livre réalisé avec Dominique Roux, à aller à L'Essentiel, je dirai ceci :

 

    En premier lieu pourraît être dite plasticienne ou conceptuelle une photographie relevant uniquement du discours, par opposition à l'acte photographique comme produit d'une double intuition, du sens et de l'intelligence. Corrélativement sera dite conceptuelle ou plasticienne une photographie dont le principe formel (ou informant) prend sa source uniquement dans le sujet (photographe) donnant la priorité soit au discours (ou concept) intellectuel soit à la forme matérielle plastique donnée ou ajoutée par le photographe justement appelé "plasticien" ; position créatrice impliquant une certaine indépendance à l'égard des choses.

Par opposition, une photographie dont le principe formel (ou informant) réside dans les choses-mêmes, pourrait être qualifiée de "classique" et de "réaliste" où le photographe adhère et participe à la réalité dans toute sa profondeur ontologique. Il y trouve à la fois la cause et le principe de ses photographies et celles-ci auront un degré de profondeur exactement proportionné au degré d'intériorité ou d'intimité spirituelle du photographe.

 

    Dans la photographie plasticienne ou conceptuelle tout se passe comme si, par convention ou par conformisme, nous devions automatiquement adopter un mode de pensée idéaliste et matérialiste dans notre relation à la réalité photographiée (ou à photographier) et comme si nature et culture devaient être forcément, irrémédiablement opposés, pour toujours, et pour tous les hommes, particulièrement dans le domaine de l'art. Cette manière peu naturelle d'être-au-monde est aujourd'hui trop souvent le préalable de toute position sociale et culturelle, mais aussi la condition pour se situer dans le courant de l'art contemporain où Jean Baudrillard et Anne Cauquelin ont reconnu (l'un de manière négative, l'autre de manière positive) une logique du "décept"(2).

   

    Ainsi entendue, la photographie relevant de l'art dit contemporain est plus un état d'esprit qu'une véritable tendance artistique et peut se réaliser sous des genres et des formes aussi variés que possible, à condition que l'oeuvre soit agrémentée d'un discours tendant à neutraliser le caractère hyperformel de la photographie.

Mais dresser des frontières de ce type pour évaluer une oeuvre serait aujourd'hui assez vain car tout photographe sent bien qu'il doit d'une façon au d'une autre à la fois "composer" avec le réel et réaliser une oeuvre ayant une parfaite cohérence matérielle et formelle.

    Il faudra donc se rejoindre au point très élevé qu'imaginait probablement le peintre Delacroix, lorsqu'il confiait dans son journal le 25 mai 1853 : "En vérité, qu'un homme de génie se serve du daguérréotype comme il faut s'en servir, et il s'élèvera à une hauteur que nous ne connaissons pas".

 

(2) "Répliques", émission de A. Finkielkraut : "Les enjeux de l'art contemporain" avec A. Cauquelin et J. Baudrillard, France Culture, samedi 16 novembre 96.

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