LA NORIA n° 7 -   

LA FEMME PAUVRE

 

 

 

Juin 1917. La revue américaine Camera Work disparaissait dans l’indifférence générale. Son fondateur Alfred Stieglitz, ardent défenseur de la photographie dira à la fin de sa vie: "Du moins pourra-t-on dire de moi, en manière d'épitaphe, que rien ne m'a laissé indifférent".

1999 commence. Ce siècle se termine. A peine vient-elle de naître, la photographie, en tant qu'intuition poétique de la réalité (formule d'inspiration Bergsonienne du regretté Pierre de Fenoyl) se meurt doucement, dans l'indifférence générale.

Ultime barbarie. Les historiens et philosophes de l'art débattront bientôt pour savoir si c'était une mort naturelle, un complot prémédité, ou une forme sophistiquée de suicide métaphysique.

En 1902, George Bernard Shaw, grand pourfendeur de l’esprit bourgeois de part et d’autre de l’Atlantique a vu le piège dans lequel toute la critique tombait et tombe encore aujourd’hui. Il écrit dans le très britannique The Amateur Photographer, un article virulent repris par Stieglitz dans Camera Work en avril 1906 : The Unmechanicalness of Photography. Non, affirme-t-il avec force, la photographie n’est pas un principe froidement mécanique. Ce plaidoyer, qui rappelle un peu celui de Nadar en 1857 ne se contente pas de mettre en lumière ce qui fait la spécificité de la photographie. Il dénonce aussi le mépris des critiques. Par son implacable argumentation, cet article de Shaw mériterait d’être traduit intégralement et publié aujourd’hui. .

Le siècle se termine. Comme la "Femme Pauvre" de Léon Bloy - la photographie hante encore un peu les couloirs inhospitaliers de l'art et de la culture. Le jugement de ceux qui y décident des auteurs et des oeuvres est tombé sur elle, sans rémission : image jugée trop pauvre. Après l'avoir mise sur le trottoir et bien abusé d'elle, on lui reproche de ne plus nous donner de plaisir.

Ces esprits forts qui au siècle dernier se vantaient de n’avoir pas trouvé l’âme sous le scalpel ont posé le principe destructeur : "la réalité n'a plus rien à nous dire".

Les derniers défenseurs de la photographie dite "pure", traduction maladroite et lourde de conséquences de la "straight photography" (Patrick Roegiers parle plus justement de "photographie directe"), se complaisent dans une délectation morbide. Résolument matérialistes, ils restent fidèles à l'héroisme absurde de Nietzsche, grand pessimiste de la volonté et de la raison et continuent à se contempler dans le miroir de leur gratuité et dans l’esthétique d’une gamme de gris.

Ils ont fait de cette "pureté" une mystique du corps, de l'ombre et de la matière, de plus en plus lourde, une expiation sans fin, et entretiennent autour de l’artiste un culte puritain.

Le Château d'Eau n'échappe pas à cette lourdeur. Situé géographiquement à mi-chemin entre les deux grandes orgies visuelle de Perpignan et intellectuelle de Cahors, il a du mal, comme la photographie elle-même, à retrouver son identité. Certains disent même qu'il aurait perdu son âme. Alors il s'enfonce doucement dans les eaux troubles et bourbeuses de la Garonne, dans l'indifférence générale.

Tout va bien, bonnes gens. Vous pouvez au choix, dormir tranquilles devant la télé, zapper avec angoisse les actualités de 20h, surfer avec euphorie sur internet, vous adonner avec délire au morphing ... tout va bien, restez dans votre bulle. La réalité ne viendra plus vous affecter.

L’éthologue Konrad Lorenz désignait ainsi l’un des 8 péchés capitaux de notre civilisation : Not to get emotionally involved - surtout ne pas se laisser émouvoir - ou séduire - par la réalité, devenue encombrante.

Le siècle se termine. Tournons la page, vite !

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