LA NORIA n° 3 - troisième trimestre 1996

CIRCULEZ, Y-A RIEN A VOIR !

 

       Je me demandais tantôt ce que je retiendrai de ces années qui ont achevé le deuxième millénaire. Je me voyais bien, dans vingt ou trente ans de là, assis sur un banc public devant un mouflet complice, en train de jouer un morceau en mode mineur sur mon vieux diatonique au soufflet usé. Aux questions du gamin sur les années qui ont précédé l'an 2000 je serais peut-être tenté de dire : - ça va te faire rire, mais surtout ne ris pas. On ne doit pas rire de ces choses-là. Eh bien j'appartiens à la génération qui a inventé le "photographe aveugle". Et si, comme moi, il aime la musique et la métaphysique, j'essaierai de comprendre avec lui comment on peut en arriver là.

 

      Bien sûr, il ne s'agit pas de se gausser du handicap d'un malheureux privé accidentellement de la vue, et dont on peut voir ici et là expositions et publications, mais de s'interroger en profondeur sur la signification culturelle d'un tel concept (très Cartésien par ailleurs - on sait que pour Descartes, la notion de "cercle carré" était recevable en soi, puisque "conçue" par l'esprit). Je pourrai d'ailleurs aussi bien dire que ma génération était celle du "concept", ou celle des "artistes stakhanovistes" car à cette époque, le mot "travail" était une sorte de mot de passe pour initiés permettant de valoriser n'importe quoi et dans tous les cas un motif suffisant pour accéder aux arcanes de l'art....

 

      J'ai vécu l'autre jour un moment de rare bonheur au Festival d'Avignon où Marc Perrone improvisait avec son accordéon diatonique sur deux films muets de Jean Renoir.

Spectacle éblouissant, d'une magie poétique rare, où on ne savait pas choisir entre les images projetées en noir et blanc et la figure de Perrone, les yeux rivés sur l'écran, un sourire d'enfant sous sa grosse moustache.

 

      Quelques jours après, à une journaliste de France Culture qui lui demandait honnêtement si il avait muri, réfléchi ou préparé sa "démarche", il répondit (ou à peu près) qu'il ne fallait chercher aucun "concept" là derrière, et qu'il essayait tout simplement d'approcher le film avec délicatesse, de négocier "à l'amiable" son intrusion dans les images .

 

     Voilà une grande sagesse de poète : négocier "à l'amiable" nos intrusions dans les images. Tout un programme pour notre temps.

Dans le fond, les musiciens savent mille fois mieux aborder l'univers des images que les photographes, tout occupés à photographier leur nombril. Les musiciens, eux, savent que dans une image, seul le principe intérieur (formel) a une activité créatrice et que le principe extérieur (matériel) n'en est que l'expression passive. Les photographes, de plus en plus, interrogent la matière ... et la matière ne répond pas.

 

     En 1927, pour la première exposition à Paris du père de la photographie moderne, André Kertész, le poète dadaïste Paul Dermée lui dédia un poème intitulé "Frère Voyant".

Qui viendra délivrer le photographe des concepts qui l'aveuglent et lui rendre sa vraie liberté créatrice ? Qui rendra la vue au photographe ?