Paul Claudel

 

LES PSAUMES ET LA PHOTOGRAPHIE

 

     Depuis des millénaires et pour une portion de plus en plus large de l'Humanité, les Psaumes forment la base et nous fournissent la matière de notre conversation avec Dieu. De grands ordres religieux, disciplinant l'enthousiasme des anciens anachorètes, se sont fondés pour en répartir la récitation sur les différentes heures de la journée. Ces Heures constituent l'Office divin, superposé à ce que l'on pourrait appeler l'Office naturel. L'Église en a tiré avec art le texte essentiel de ce bréviaire dont elle impose chaque jour à ses prêtres la lecture et la méditation. C'est le murmure jour et nuit qui ne cesse pas de résonner aux oreilles de notre Créateur. C'est l'émanation continuelle du besoin que nous avons de Lui et des choses sans nombre que nous avons à Lui dire et à Lui demander. C'est la consécration que nous lui dédions de notre souffle et le sacrifice de l'âme qui a succédé à l'immolation sanglante des animaux, à l'offrande de l'encens, de l'huile et de la fleur de farine.

 

   Les Psaumes, avec une magnificence de langage incomparable, couvrent tout le champ de la prière. Ils sont tout d'abord une description de notre indigence fondamentale, et non seulement de notre misère native et de toutes les épreuves successives que la vie nous réserve, mais de ce capital accumulé de crimes, de fautes, de sottises et d'erreurs de toute nature que nous thésaurisons à grand labeur et qui peu à peu arrive, grâce à l'habitude, à faire partie de nous-mêmes. En face de Dieu qui nous a faits nous sommes des contrefaits pour qui le jour est arrivé d'exposer sans pitié et sans pudeur leur contrefaçon.

 

    Mais à côté de cette longue et douloureuse exhibition, à côté de cette déchirante mise en lumière du travail du pardon sur le péché, David nous enseigne à dire à Dieu ce que nous espérons de Lui. Nous racontons à nous-mêmes avec un émerveillement sans cesse renouvelé tout ce qu'il a fait pour nous dans le passé. Nous aussi, nous avons passé la mer Rouge à pied sec, nous aussi, nous avons traversé le désert et recueilli la manne, les cailles nous ont procuré le dégoût jusqu'au vomissement d'une nourriture trop grasse, nous avons préféré tour à tour l'enseignement du Sinaï et le Veau d'Or, et si nous ne sommes pas entrés dans la Terre Promise, il n'a tenu qu'à nous de bénéficier de ces grappes énormes que deux hommes, qui sont les deux Testaments, suffisent à peine à transporter sur leurs épaules. Et ce long voyage nous a enfin amenés jusqu'au pied de cette croix, qui depuis longtemps dominait au bout de toutes les perspectives l'horizon où nous ne cessons d'entendre le Fils de Dieu qui demande à Son Père pourquoi Il l'a abandonné.

 

    Mais un nouveau transport agite le Psalmiste. La trompette retentit à ses oreilles. L'orgue agglomère et met en mouvement la marée immense de ses pensées. La flûte au-devant de lui trace un sentier lumineux. Les cymbales d'elles-mêmes éclatent à ses deux poings, et non pas la lyre païenne, mais la grande harpe décacorde faite des rayons mêmes de la Grâce et de la Gloire divine vient se placer entre ses bras pour la double activité inverse de ses doigts agiles et retentissants. Exsurge, gloria mea ! exsurge, psalterion et cithara ! exsurge diluculo ! C'est la gloire de Dieu qui cherche et prend racine dans la pensée du poète sacré, non point aveugle comme son émule fabuleux, mais ébloui ! C'est un torrent, qui à travers les sanglots et les vociférations, les visions, les rugissements et les gémissements, et même par moments ce que l'on pourrait être tenté d'appeler des éclats de rire, se précipite vers cette mer de rafraîchissement, de consolation et de lumière, qui, comme la perspective nous l'enseigne, n'est nullement au-dessous de nous, mais en avant de nous et au-dessus de nous ! Je ne sais ce qu'est l'hébreu, mais en tout cas ce n'est pas du français, ni aucune langue vulgaire et profane qui suffise à cette levée en masse de la Créature vers son auteur, à ce témoignage des Sept Jours qui se réunit dans la houle suprême de l' Alléluia et de l'Amen ! C'est le latin de saint Jérôme dont j'ai besoin ! c'est le rugissement même du lion que réclament mes oreilles ! c'est le tonnerre que le Cantique des Cantiques compare à une tourterelle ! c'est la liturgie que le sombre airain de nos cloches répand sur les campagnes de France ! Campanes sur la campagne !

 

    Au-dessus de la nature, au-dessus de ce spectacle que circonscrit l'horizon et où s'exerce l'action du temps, et qui nous a été donné pour en avoir compréhension, possession et usage, retentit dans le cœur de l'homme une confession permanente. Nous ne cessons pas d'être avec cette chose que Dieu a faite. Elle a quelque chose à dire. Nous nous sentons constitués en tant que ses délégués à l'expression. Et cette expression, c'est quelque chose de trop sacré et de trop solennel pour appartenir au domaine de la spontanéité et de l'improvisation personnelle. C'est un texte antérieur à nous-mêmes à quoi nous avons à nous incorporer. Il répond à tous les mouvements de notre âme. Nous l'assumons comme un vêtement, comme un ephod. C'est Dieu même en grande paix avec son œuvre qui l'a mis dans notre bouche et sur nos épaules. On dit que l'on parle anglais à un Anglais, et nous, quand, les yeux fixés sur ce livre ouvert devant nous, nous récitons, disons mieux, nous célébrons les psaumes, nous parlons Dieu à Dieu.

 

    Mais nous ne sommes pas seuls à le faire. La nature aussi, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher — Te lucis ante terminum — Jam sol recedit igneus — et depuis le lever de la lune et des étoiles jusqu'à leur coucher, célèbre un office, et ses Heures sous l'inclinaison sans cesse variée du rayon dominical ne cessent pas d'accompagner et de soutenir les nôtres. C'est le sentiment confus de cette solidarité, de ce mystère à élucider, de cette parole muette à interpréter, qui est la raison de l'intérêt de plus en plus attentif et poignant que le peintre moderne prend au paysage. Une femme d'esprit disait que quand elle voulait interpréter ce qu'une personne disait hors de la portée de son oreille, elle imitait l'expression de sa physionomie. De même le peintre. Pour comprendre la nature, il l'imite. Il essaie de faire la même chose qu'elle avec des lignes et des couleurs. Il ne l'imite pas seulement, il l'interroge. Il prend position, il choisit son point de vue, le point de composition où les intentions de Prakriti3 convergent dans la réalisation d'une phrase et où de mouvements divers et de couleurs alliées elle aboutit à un sens. Mais la chance ne favorise pas toujours notre explorateur. Il se heurte à de l'ignorance, à de la mauvaise volonté, à de l'indécision, j'ai presque envie de dire parfois à de la fourberie, à des bégaiements, à une espèce de lourdeur et de bêtise. Et alors le peintre fait aâe d'autorité, ne propose pas seulement, il achève, il ouvre, il exaspère le vœu incipient ou latent du site.

Ce qui n'était que silence et rêve devient récit, anecdote, exposé, exclamation I — déclamation ! Il soustrait son modèle au hasard, à l'accident, à la divagation. Il lui retire les échappatoires. Il l'incarcère dans le moment qu'il a choisi.

C'est vrai, mais alors on ne peut nier que l'authenticité du témoignage a souffert. Au travers du dialogue sans interruption que la Création soutient avec son auteur, un indiscret est intervenu, il s'y est mêlé, quelqu'un s'est mis à écouter, à regarder ce qui ne le regarde pas. Pis que cela, à faire de la critique, à suggérer, à corriger, à découper le long et patient épanchement en épisodes fermés, à imposer sa petite idée et sa propre intention. On ne dit plus : c'est un bois, c'est une rivière. On dit : c'est un Courbet, c'est un Corot, c'est un Monet, c'est un Pissarro.

 

    Mais au secours de notre religieuse curiosité, de notre intérêt passionné, et comme instrument par excellence de cette embuscade que nous dressons à la prise, à la surprise, irrécusable, de l'instant que j'appellerai qualitatif, la science a mis à notre disposition un moyen plus sûr — et à vrai dire foudroyant comme l'éclair ! — que le pinceau, et puisqu'il faut parler d'objectif, voici l'objectif lui-même : c'est la photographie. On nous a donné le moyen d'arrêter le temps, de transformer le coulant, le passager, en un carré durable, portatif, quelque chose désormais et pour à jamais à notre disposition, le moment capté, une pièce à l'appui. Il ne s'agit plus d'une adaptation, il ne s'agit même plus d'un procès-verbal, il s'agit de la déposition elle-même avec l'accent et le timbre même de la voix. Nous avons braqué sur la durée un œil qui l'a rendue durante.

 

    Les mots ont plus que le sens étroitement limité que leur attribue le dictionnaire. En dehors de leur pouvoir, disons utile, au profit de notre expression personnelle, ils exercent autour d'eux un charme d'évocation, ils dégagent un attrait, ils font appel hors de la logique aux vastes ressources de notre sensibilité et de notre mémoire. Le mot fleur, « cette absente de tout bouquet », comme l'appelle Mallarmé, surgit en réalité d'une nécessité innombrable, et non seulement d'un jardin effectif, mais d'un prodigieux parterre d'analogies, et, loin de s'arrêter aux frontières de l'horticulture, touche, d'emblée aux ressemblances et contrastes les plus divers. Ainsi les mirabiles elationes maris du psaume nous livrent soit les vastes gonflements de la houle Pacifique, soit les formidables « chandelles » que détermine l'assaut de la tempête contre les dures Hébrides, soit le noir paysage montueux et hivernal que le capitaine envisage du haut de sa passerelle ruisselante et inclinée. Et, à l'inverse, de ces mêmes spectacles émergent à la manière d'une inscription, les trois vocables solennels.

Une pointe particulière de cet univers en voie continuelle de flux et d'écoulement, de rassemblement et de désagrégation, a été tout à coup solidifiée en un mot qui ne passe pas, une diversité chaotique a été contrainte à la composition. Et de même ce mot victorieusement issu du tumulte nous confère un pouvoir à volonté de restitution qui confine à celui de la création.

 

    Et peu à peu nous réalisons que ce monde extérieur et notre monde intérieur, ils correspondent. Nous parlons le même langage. La nature et nous, nous disons ce qu'elle veut dire, et elle dit ce que nous voulons dire. Nous sommes engagés à la même tâche, nous suivons le même chemin, nous sommes agités par les mêmes passions, nous nourrissons les mêmes pensées et la même espérance, nous avons conscience en nous du même être. Et si nous regardons ce monde entier en proie au temps comme l'accomplissement de quelque chose au regard de Dieu, je dirai que nous célébrons la même liturgie. Il est écrit que les cieux racontent la gloire de Dieu : mais la terre et la mer, dites-moi, que font-elles d'autre ? et le texte latin ajoute ces mots que je me sens incapable de traduire : Non sunt loquelae neque sermones quorum non audiantur voces eorum. Ces élocutions bruissantes nous sommes donc invités à les écouter, c'est-à-dire à les regarder, puisque la nature, cette ignorante, cette sourde-muette, elle n'est capable de s'exprimer que par signes et gestes. Et voici justement à notre disposition l'appareil approprié. Au moment voulu, au point opportun, nous avons déclenché l'éclair ! Nous avons surpris l'énorme nymphe en chemin continuel de dissolution, nous l'avons arrêtée, et, comme on dirait en termes de cuisine, nous l'avons saisie. Par le fait même que nous l'avons interrompue nous l'avons obligée à parler, distinctement. Nous avons consolidé ce discours épandu en une formule contemplative et déprécatoire. Nous avons réalisé un texte. Quelque chose issu du temps et qui cependant désormais lui échappe, supérieur, définitif, irrécusable. Dans le fouillis du contingent, ijrâce à notre patiente investigation, nous avons retrouvé a parole de Dieu. Il n'y a plus qu'à écrire dessous dans le langage de David et de Salomon.

 

Paris, le 25 juin 1943

 

(extrait de "l'Oeil écoute")

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